Le camp de Rièzes et la rafle du 25 février 1944



Compte rendu de la conférence donnée le 20 février 2019 par Christian Constant


Contexte

À l’aube du vendredi 10 mai 1940, les armées allemandes envahissent la Belgique pour la seconde fois en 26 ans. Les Belges se souviennent des exactions commises par les hordes teutonnes en 1914 (Dinant, Couvin, etc). On assiste donc à l’exode de la population se réfugiant dans les bois environnants ou en France par des routes encombrées où l’aviation allemande sème la terreur.

Le 22 mai, le village de Brûly de Pesche est choisi pour l’installation du Q.G. allemand. Pour des raisons de sécurité, le 28 mai, jour de la capitulation belge, les villages de la zone interdite sont évacués, ceux des environs de Chimay, le seront le lendemain.

Hitler quitte définitivement Brûly de Pesche, le 28 juin et s’envole du terrain d’aviation de Regniowez à destination de l’Allemagne. Dès lors, les habitants des villages évacués sont autorisés à rentrer chez eux.

La Résistance s’organise

Après une brève période de désarroi et de résignation, nombreux sont ceux qui s’opposèrent à l’ordre nouveau. Dès septembre 1940, les autorités allemandes menacent de mort les personnes hébergeant des illégaux et la terrible Gestapo effectue régulièrement des perquisitions. Divers groupements de résistance à caractère militaire sont organisés. Parmi ceux-ci, les Milices patriotiques, les Partisans armés, le Front d’indépendance et l’Armée secrète (service Hotton). Outre les actes de sabotages (matériel et lignes de chemin de fer, téléphone, usines, …), de précieux renseignements seront fournis aux Alliés.

À l’écoute d’un témoin : Gaston Constant

En mai 1940, âgé de 19 ans, orphelin de père, j’exploitais la ferme familiale avec ma mère et ma sœur Hélène.

Le 15 mai, vers 10h30, l’ordre d’évacuation fut donné aux frontaliers qui devaient se rassembler sur la Place de Signy-le-Petit. Cette évacuation leur était imposée car leurs maisons se trouvaient dans le prolongement de la Ligne Maginot.

Après avoir attelé un cheval à un chariot chargé de matelas, couvertures et victuailles, nous avons pris la direction de la Gruerie et ce fut l’horreur : un terrible mitraillage de l’aviation allemande… Tout le long de la route, nous avons été bombardés et mitraillés. Nous avons parcouru de la sorte environ 180 km pour atteindre Dormans où nous fûmes dirigés vers un centre d’accueil. Peu après, un train nous a emmenés à Tours, puis, par autocars, nous avons atteint le village de Verrue au Nord de Poitiers où nous avons été hébergés par la famille Meron, des agriculteurs particulièrement accueillants.

Un ordre de regagner notre domicile nous fit rentrer à Chimay, le 11 novembre 1940. Notre maison avait été pillée, mais heureusement, le père Vandeberg, notre voisin, avait assuré la traite de nos vaches.

Le camp du Gros Fau, dit « Camp de Riézes »

En 1941, les prisonniers évadés belges et français tentaient de rentrer chez eux par les bois en se déplaçant la nuit. Notre ferme, à l’écart près de la frontière et à l’orée de la forêt était un parfait maillon des chaînes d’évasion.

D’autres fugitifs travaillaient dans de nombreuses fermes de la région. Ce sont surtout les ordonnances sur le travail obligatoire en Allemagne dans les années 1942-43 qui provoquèrent l’afflux de réfractaires. Puis, fin 1942, des tentes ont été dressées au lieu-dit le Gros Fau, hêtre tricentenaire situé à mi-parcours entre les villages de Rièzes et de Beaulieu, pour accueillir les personnes recherchées par les Allemands.

En mai 1943, le F.I. (Front d’indépendance) a érigé trois baraquements constitués de rondins, de gazon et de fougères, puis on y a installé le téléphone et l’électricité. Les maquisards disposaient également de la radio et d’un poste émetteur-récepteur, récupéré dans un avion tombé près du Boulan.

Le camp avait été installé par les Chimaciens, Fabien Pierra et Fernand Delporte, tous deux, grands résistants. Notons aussi que le camp a recueilli de nombreux aviateurs alliés. Grâce aux « bons de ravitaillement » détournés, le Camp ne manquait pas de pommes de terre acheminées par nuit dans un tombereau. Le ravitaillement du camp était également fourni par des fermiers.

La Rafle de Rièzes

Écoutons Gaston : en décembre 1943, j’ai reçu par la poste un ordre d’affectation qui m’imposait de me rendre à Charleville. Afin d’échapper au travail obligatoire en Allemagne, je me suis procuré une fausse carte d’identité et j‘ai dès lors, été obligé de vivre dans la clandestinité… J’ai pu compter pendant cette période dangereuse sur ma famille et des amis qui transmettaient des informations (par ex des Riézois tels que Joseph Dupont et Jean Vereecke, …).

Le 24 février 1944, je décide de passer la nuit à la maison. Le lendemain matin, je me suis rendu dans les étables pour traire et par les portes aux planches disjointes, j’ai aperçu la baïonnette d’un soldat allemand. Je me suis sauvé par l’arrière, les soldats me mitraillèrent sans me toucher.

Devant moi, la voie était libre, la forêt à 400 m ! Mais les soldats ont réussi à me toucher à 80 m du bois : je me suis effondré dans la neige. Après 20 minutes, j’ai entendu des coups de feu : les Allemands qui tiraient sur des maquisards qui ripostèrent. Fabien Pierra détruisit le camp avec des grenades incendiaires et organisa le repli, mais 3 000 Allemands les encerclaient tant du côté français qu’au départ de la Belgique. La rafle de Rièzes allait commencer.

À l‘aube du 25 février 1944, les Allemands encerclèrent le village, aidés par la Garde wallonne. Ils fouillèrent chaque habitation et interrogèrent beaucoup d’hommes et de jeunes gens. À la suite de cette opération, 29 personnes furent internées pour la plupart, durant trois mois. Les sœurs Fosset qui avaient hébergé deux aviateurs, furent envoyées en camp de concentration et ne rentrèrent que le 8 mai 1945. Léopold Vereeck fut aussi déporté en Allemagne où il décéda.

Cette rafle eut lieu non seulement à la suite de dénonciations mais aussi, en raison de l’exhibitionnisme et de l’indiscrétion de certains !

La cuisine (et les tentes), avant…

… et après la raffle

Et la suite ?

Gaston Constant, gravement blessé, fut ramené chez lui, puis chez Lucien Job qui prêta une courte échelle pour le transporter à la Maison communale. Le Général Von Falkenhausen, commandant militaire pour la Belgique et le Nord de la France, vint visiter Gaston Constant et après un conciliabule avec le Curé Poncelet, autorisa le transfert à la clinique de Chimay.

Avant cela, Gaston Constant subit 18 interrogatoires des Feld-gendarmes dans la voiture du père du Docteur André. Chaque fois, Gaston répéta la même phrase : « Chez moi, c’est une ferme ; lorsque j’ai vu les soldats, j’ai pris peur, je me suis sauvé et ils ont tiré sur moi. » Par miracle, Gaston fut cru et échappa ainsi à la déportation en Allemagne.

À la clinique de Chimay, Gaston subit des massages cardiaques et des injections de morphine car une balle avait traversé son bas-ventre. Au printemps, le Docteur Trigaux l’autorise à rentrer chez lui mais après quelques-jours, il doit réintégrer la clinique car les hommes de la Milice de Pétain menaçaient de lui arracher la sonde. Gaston a toujours tu le nom des « terroristes » qui avaient aidé les Maquisards et le lieu où se cachaient les aviateurs.

Ce fut enfin, la joie de la Libération, il rentra définitivement chez lui. Cependant au cours des années, ses blessures exigèrent seize interventions chirurgicales. Il a reçu de nombreuses décorations notamment « The King’s Medal for Courage, in the Cause of Freedom ».

Comme tant d’autres, les Riézois ont symbolisé la lutte contre une dictature qui par ses exactions faisaient fi de la dignité et de la liberté d’un peuple.


Texte écrit d’après l’article « Un résistant parmi tant d’autres », paru dans la Revue « En Fagne et Thiérache », tome 88.

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