L’ordre de Grandmont – Sur les traces des Grandmontains, si méconnus.


Compte rendu de la conférence donnée le 15 janvier 2020 par  Léon Fassiaux



A. Histoire de l’ordre

  • À l’origine, il s’agit d’un ordre religieux intermédiaire entre ermites (isolement) et cénobites (vie en commun). Cet érémitisme mitigé s’inscrit dans le grand renouveau
    du monachisme, fin 11
    e siècle, début 12e, caractérisé par un retour aux valeurs premières du christianisme : pauvreté, dénuement, ascétisme, charité.
  • On est loin de Cluny mais très proche de Cîteaux. L’ordre est fondé par Étienne de Muret qui, vers 1080, abandonne tout et se retire dans le bois de Muret au Nord-Est de Limoges, dans un endroit inhospitalier. Étienne d’abord seul, puis avec une poignée de frères, mène une vie très austère (silence, jeune, privations, charité…). Sa réputation grandit très vite : on vient le voir de partout ! On les appelle les « Bonshommes ».
  • Étienne transmet à son disciple préféré Lacerta, les éléments constitutifs de la règle primitive.

    Hugues de La Certa et saint Étienne de Muret d’après une pièce émaillée

    Outre les principes classiques, il faut mettre en exergue les spécificités : aucune possession extérieure à l’enclos, pas de fonction paroissiale ni d’évangélisation, pas de revenus agricoles et pas d’archives ! Un prieur élu par une communauté de frères est le chef. Les frères se répartissent en clercs (domaine spirituel) et en convers (domaine temporel). Une particularité : les « maisons » sont dirigées par un dispensateur choisi parmi les convers. C’est un fait unique dans l’histoire du monachisme. Mais la situation évoluera assez vite et dès 1170, le coutumier donne la primauté à un correcteur choisi parmi les clercs. Il tient le chapitre et fait la discipline.

  • Entre 1160 et 1180, c’est la grande période d’extension, grâce aux libéralités d’Henri II Plantagenêt et de ses seigneurs. En 50 ans, les monastères sont construits. Ils
    occupent surtout le centre et l’Ouest de la France. C’est l’âge d’or. Les bonshommes ont une immense renommée et reçoivent la visite de grands personnages religieux ou laïcs (saint Louis, Richard Cœur de Lion, des légats du pape…).
  • En 1183, le pape Lucius III exempte l’ordre de la juridiction épiscopale et de la dîme. La querelle pour l’hégémonie oppose les clercs et les convers mais en 1224, la paix revient et consacre la suprématie définitive des clercs ! En 1189, Étienne de Muret (mort en 1124) est canonisé et ses reliques transférées à Grandmont dans une grande châsse en cuivre doré et émaillé du plus pur style limousin.
  • Jean XXII (le constructeur du Palais des Papes en Avignon) opéra une réforme radicale de l’ordre en 1317. Grandmont est érigé en abbaye chef d’ordre et tout est réorganisé (transformation de quarante maisons en prieurés). C’est la fin de l’érémitisme mitigé et l’ordre devient en réalité semblable à un ordre bénédictin.
  • L’ordre connaîtra les affres de la commende aux 15e et 16e siècles. La fin se profile. Trois éléments seront décisifs : la querelle entre le procureur général de l’ordre et le dernier abbé François Xavier Mondain de Maison Rouge, la cupidité de l’Évêque de Limoges et l’action impitoyable de la Commission des Réguliers (1766-1784) avec à sa tête, l’archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, principal ministre de Louis XVI. La fin des Bonshommes est consommée en 1788, par un décret définitif d’union de l’Abbaye de Grandmont au diocèse de Limoges.
    L’important trésor sera dispersé dans ce dernier. À Grandmont, il ne reste rien, mais de nombreux témoignages matériels subsistent un peu partout en France (ruines, vestiges, transformations, rénovations…). Environ 150 prieurés, certains parfois intacts ou détruits partiellement ou presque totalement.

B. Architecture et éléments de vie quotidienne

Nos recherches nous ont menés pendant quelques années à la découverte des traces architecturales de l’Ordre, notamment dans l’Aveyron (Combéroumal), à Lodève, près
de Loches, à Rouen, au sud de Saumur, en Vendée et près d’Avallon en Bourgogne, etc. D’une façon générale, l’architecture grandmontaine offre une belle unité : tout a été
construit par les Bonshommes eux-mêmes sur 50 ans maximum ! L’originalité tient dans la simplicité, l’austérité, la modestie. Les dimensions sont réduites : des quadrilatères de 30 à 40 m de côté, voire parfois moins. Tous les monastères sont construits selon un même plan-type : au nord, l’église, à l’est, la salle capitulaire et le cellier, au sud, le réfectoire avec cuisine, à l’ouest l’hôtellerie. À l’étage, côté est, le dortoir.

L’exposé a montré :

  • Église à nef unique avec les deux portes, des fidèles et des moines. À noter, le long du mur nord extérieur, le porticum, galerie où communiquaient les moines et les
    fidèles ;
  • salle capitulaire (souvent très belle), endroit de réunion quotidienne des clercs et convers pour la lecture d’un chapitre de la règle (capitulum), la partie administrative et la discipline ;
  • passage du cimetière avec le pourrissoir ;
  • cellier, lieu de conservation mais aussi de travail pour les convers (à noter la pierre d’engrenage d’une fenêtre : unique !) ;
  • dortoir avec l’oratoire et l’infirmerie ;
  • réfectoire avec passe-plats vers cuisine ;
  • hôtellerie, dernier bâtiment construit et souvent premier détruit ;
  • cloître, centre de la vie monastique et endroit interdit aux profanes.

C. La survivance

Il existe une association – le GEREG – qui fait paraître des Cahiers, deux fois l’an, sur l’histoire de l’Ordre et surtout sur les travaux de restauration de certains sites. Les membres du GEREG ont sauvé plusieurs lieux grandmontains, soit par l’achat et la rénovation, soit par donations et versements à des associations locales (Amis de
Grandmont). Pas mal de monastères ont été vendus comme biens nationaux et réaffectés en exploitations agricoles, mais une grande partie reste à rénover. Une dizaine sont ouverts au public, mais pour en visiter certains, c’est parfois l’aventure !

La résurgence.

Depuis 1979, avec l’autorisation de l’archevêque de Tours, le prieuré de Villiers est occupé par la communauté des ermites de St-Étienne de Muret (3 moines). Ils ont une petite exploitation agricole de 5 ha, avec quelques vaches laitières. Ils jardinent et assument cinq offices par jour.


Léon Fassiaux

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