De l’Hospice à la Saillie 1


Large compte rendu de la conférence donnée le 17 mai 2017 par Jacques Buchin


A. De l’Hospice au Neuf-Pont

En fin de dernière séance, nous avions gagné le bas de la rue du Faubourg. À la fin du 16e siècle, cette dernière s’appelait indifféremment « Chemin de la Buissière » ou, de façon plus allusive, « Terne des fossés », évocation de son parallélisme avec ceux-ci, au moins dans sa section la plus orientale. Parvenus à l’extrême ouest de ce « chemin » dont l’existence fera ultérieurement l’objet d’un examen particulier, nous nous sommes trouvés face à un long bâtiment de briques que les chimaciens ont toujours appelé « Hospice » [Fig.1]. Achevé en 1843 à l’initiative du prince Joseph II de Chimay et de son frère cadet Alphonse, avec la contribution de notables locaux, également identifiés par des appliques sur sa façade, il était destiné à procurer aide
matérielle et morale aux vieillards nécessiteux, aux orphelins et personnes malades indigentes. Les trois mots gravés sur les coussinets et linteau de sa grande porte d’entrée en témoignent sans équivoque
[Fig.2]. Cette institution encore en usage de nos jours a conservé sa vocation d’assistance sociale sous des formes plus modernes.

Fig 1

Fig 2

À l’origine, l’hospice remplaçait le presque ruiné « Hôpital Saint-Augustin » que Jean II de Croÿ avait fait construire vers 1465 au nord du château, entre l’actuelle rue de la Basse Ville et les murailles de cette dernière [Fig.3]. Cet hôpital faisait suite à une première institution similaire bâtie en « Froidmont » (Chienneterie) vers 1100 par Alard II, seigneur de Chimay. Elle avait alors pour nom : « Hôpital Sainte-Marie-Madeleine ».

Fig 3

On remarquera ici à titre documentaire que les vocables « hospice » et « hôpital » n’ont jamais été nettement différenciés dans leur sens fonctionnel avant que la médecine prenne réelle consistance au 19e siècle. On peut en cela prendre pour exemple comparatif l’hospice de Beaune en France et l’hôpital Notre Dame à la rose de Lessines. Mêmes raisons d’être, mais sous appellations différentes.

Avant de reprendre notre marche par l’actuelle « rue du 11 novembre », jadis « chemin de la Buissière », nous constatons que « l’avenue des tilleuls » d’aujourd’hui n’était pas aux 16e et 17e siècles dans l’exact prolongement de la rue du Faubourg vers l’ouest. Pourtant déjà bien existante sous le nom « chemin de Seloignes », son amorce était alors légèrement décalée vers le nord car les limites septentrionales du « Grand jardin » de Charles III de Croÿ avoisinaient de trop près le cours de l’Eau Blanche pour permettre un rigoureux alignement avec le « terne du Faubourg ». Autre singularité de l’époque, sous le vocable « L’eau des chevaux », une courte dérivation vicinale permettait à ceux-ci d’atteindre la rivière pour s’y abreuver [Fig.43-p.45]. À proximité, les voyageurs pouvaient aussi trouver de quoi se restaurer. Une « hostellerie » à l’enseigne du « Chevalier de mer » y offrait en effet déjà ses services en 1445.

Fig 4

Le vocable « Chevalier de mer » désignait en réalité un « cheval de mer », soit un hippocampe, terme qui ne devait apparaître que vers le milieu du 16e siècle. En 1607, l’auberge avait pour tenancier Jérôme Fostier. Il appartenait à une famille de notables souvent élus membres du Magistrat : onze mayeurs et autant d’échevins du 16e au 18e siècle.

B. Du Neuf-Pont au « Pont d’en Bas »

Quelques pas de plus et, après avoir rencontré le panneau « L’Eau Blanche », nous suivons d’étonnamment long parapet du « Neuf-Pont » [Fig.5]. Le type de construction et les avatars de cet enjambement du cours d’eau sont d’un grand intérêt, mais toutefois en trop étroite relation avec nombre  d’éléments topo-hydrographiques encore non rencontrés. Il en sera donc question ultérieurement.

Fig 5

Fig 6


Passé ce pont, nous gagnons le haut de la rue du 11 novembre et, avant d’atteindre celle de la Bouchère proprement dite [Fig.6], nous tournons à droite et amorçons la descente du « Terne Rognac ». À l’extrémité de sa forte pente, nous interrompons notre marche sur le court tablier d’un autre pont [Fig.7]. On l’appelle aujourd’hui, soit « Pont d’en bas », soit « Pont Saint-Nicolas » pour éviter toute confusion avec le « Neuf-Pont ». Avant la construction de ce dernier, la distinction ne se justifiait pas car il était le seul à permettre le franchissement de la rivière. Il ne portait donc aucun nom particulier. Ses lointaines origines et plus récentes évolutions seront examinées plus tard.

Fig 7

Fig 8

Fig. 48 Fig. 49

Portons nos regards en arrière du chemin parcouru. Nous remarquons successivement de gauche à droite, le pignon d’une maison en briques rouges aux arêtes chaînées, un plus petit édifce de semblable caractère et enfin, marqué d’une flèche, le pan ruiné d’un mur de pierres [Fig.8].

Fig 9

Fig 10

Laissons la maison et voyons en quoi consiste la construction voisine. C’est la « chapelle Notre-Dame de Zychem » édifiée à l’initiative de Charles III de Croÿ [Fig.9]. Bien que désaffectée depuis longtemps, elle a conservé intacte son architecture extérieure, à l’exception d’un clocheton disparu. Par un jeu de briques de teintes différentes, son chevet révèle encore clairement la date de son achèvement [Fig.10]. Dans l’actuel usage, on l’appelle « chapelle Notre Dame de la Saillie » par métonymie avec celui du quartier du même nom, lui-même de nature souvent encore incomprise.

Quant à insignifiant pan de mur que l’on peut imaginer sans les ajouts accolés qui masquent sa continuité jusqu’au sommet du « terne Rognac », on en verra tout son intérêt dans la résolution de futures incertitudes. [Fig.11].

Fig 11

Nous n’aborderons cependant pas ces dernières sans avoir pris connaissance de deux préliminaires.

C. Du « Pont d’en Bas » à la « Saillie »

D’abord au sujet du pont sur lequel nous sommes encore arrêtés. Les images suivantes montrent ce qui subsistait des supports de vannes et leur mécanique de mise en œuvre [Fig.51-p.48] & [Fig.52-p.48]. Cet appareillage, disparu au début du 20siècle, remplissait auparavant un rôle essentiel dans le contrôle du débit des eaux. Nous aurons à y revenir quand la délicate question du fonctionnement des moulins pourra être examinée.

Fig 12

Fig 13

Ensuite, il est indispensable de signaler qu’à quelques pas devant nous, entre le pont et le bas de la « rue Saint Nicolas », se dressait jusqu’en 1771 la « porte Austain ».

Cette seule porte ouest, déjà citée au 15e siècle, donnait accès au Chimay intra muros. Elle faisait partie de la seconde enceinte de la ville, probablement édifiée fin 12e, début 13e siècle. Dans sa précieuse « Description » de 1606, Charles III de Croÿ donne toutes les dimensions de cet édifice [Fig.14]. On regrettera par contre qu’aucune aquarelle de qualité ne la figure.

Avant de poursuivre, deux mots sur l’appellation « Austain ». À ce jour, aucune explication autre qu’une francisation de ce qu’aurait pu être le latin « apud stagnum » c’est-à-dire « près de l’étang ». Malgré les apparences de nos jours contraires, car il n’est jamais fait mention d’un étang à proximité, cette hypothèse devient tout à fait plausible si l’on n’oublie pas qu’une vaste retenue d’eau existait de temps immémoriaux juste en amont du « pont d’en bas ». Elle était destinée à l’alimentation de deux biefs de moulins et du cours normal de la rivière. Ces remarques seront développées en connexité avec celles propres aux moulins.

Fig 14

Reprenons maintenant la route. Comme le montre encore un plan du chanoine Tellier, tracé avant 1670, nous aurons à passer sous la porte Austain avant d’obliquer vers le nord, au pied de l’éperon rocheux, à l’extrême ouest du château [Fig.15]. Là prendra fin notre déplacement [Fig.16]. Mais  commenceront par contre nos investigations à propos d’une monumentale construction de tout grand intérêt, bien qu’elle n’ait laissé que des traces archéologiques souterraines et de très discrets restes aériens déjà entrevus…

Fig 15

fig 16

D. La « Saillie »

En 1465, un document mentionne un « bolwercque du castiau vers le Buissière alant au noef pont ». On ne s’arrêtera pas ici au sens du mot « bolwercque ». Il sera examiné dans une prochaine étude plus complète. Nous nous contenterons donc ici de résumer l’essentiel de ce qu’on sait d’un pont dont la réalité concrète ressort implicitement du texte. Aucun écrit antérieur ne témoigne d’un passage surélevé reliant le château et la Bouchère à proximité du Neuf pont. C’est aussi la première fois que ce dernier est cité. On ignore s’il existe une relation de cause à effet entre l’un et l’autre.

Fig 17 Charles III de Croÿ, prince de Chimay

Il faudra attendre la première moitié du 16e siècle pour que des comptes de travaux confirment la présence d’un « Grant pons du seigneur ». Aucune description ou image ne nous en parviendra avant que Charles III de Croÿ [Fig.17] décrive comment il veut rénover ce qu’il appelle alors la « Saillie », appellation restant aussi à explorer. On est alors en 1606, soit environ un demi-siècle plus tard. Si les plans du prince s’avèrent de médiocre qualité, ses textes sont par contre très explicites. Il y souligne qu’il compte bien inclure la partie encore debout de ce pont dans la rénovation qu’il projette.

Un dessin exécuté entre 1607 et 1612 représente le château de l’époque [Fig.18]À l’ouest de celui-ci, on distingue en effet ce qui reste d’un viaduc dont subsistent une très large pile, une arche et une échauguette. Cet état suggère d’emblée que les prolongements des vestiges puissent avoir conduit, à l’est, au château ; et à l’ouest, à un changement d’orientation après un coude bien marqué.

Fig 18

Fig 19

Le réexamen de la [Fig.11] donne d’ailleurs à penser que le pan de mur ruiné est bien l’unique reste apparent de ce que fut la section occidentale de la « saillie ». Il est en effet, exactement dans l’alignement qui convient.

Mais ce ne sont là que deux observations hypothétiques. Il faut des preuves.

L’archéologie fournira la première. Lors des fouilles entreprises par Frédéric Chantinne à l’arrière du château, l’étroit chemin conduisant à la verticale de l’éperon rocheux a été mis au jour et parfaitement identifié. Au 15e siècle, il ne pouvait s’agir là que de l’accès au « grand pont du seigneur » [Fig.19].

Mais encore, quel était le profil de tout son axe ? La logique déductive apportera réponse à cette seconde question.

Ajoutés aux précédentes vérifications, les détails fournis par les textes autographes du prince précisent que le pont enjambe successivement, d’est en ouest, la partie nord-sud de la « rue de la rampe », l’ancien bief du moulin seigneurial, la rivière proprement dite, et enfin la « rue de la basse Bouchère ».

Combinées avec les indices déjà relevés, ces précisions imposent un tracé du viaduc qui ne laisse place à aucun doute. Quatre arches et la confirmation d’un coude sans lequel les conditions énoncées ci-avant ne pourraient être remplies [Fig.20].

Fig 20

Si cette importante clarification nous a bien éclairés sur la position de la « Saillie », il reste à chercher quelle furent les étapes de son évolution au cours des siècles.

On constatera d’emblée la pauvreté d’informations en la matière.

La rigoureuse chronologie du viaduc tient seulement en ceci :

  • Date de construction inconnue. Fourchette estimée : 1450-1465. Antériorité non exclue
  • Existence attestée en 1465
  • Emploi normal supposé jusqu’au milieu du 16e siècle
  • Dégâts importants lors du siège de 1552. Tronçons disparus en 1560 [Fig.21].
  • Sérieux soupçons de laisser-aller en ce même état jusqu’au début du 17e siècle
  • Quasi-certitude de remise en fonction entre 1607 et 1613
  • Très probables dommages par faits de guerre en 1637, 1638 et surtout 1640
  • Désaffectation par défaut d’entretien dès la seconde moitié du 17e siècle.
  • Abandon continu durant tout le 18e siècle. Ultimes restes remployés [Fig.22].
  • Disparition totale avant le 19e siècle. Seul vestige actuel, pan de mur ruiné [Fig.11].

Fig 21

Fig 22

Voilà rapporté l’essentiel de notre « promenade ». La « Saillie » fera l’objet d’un examen plus approfondi et mieux illustré dans un article en préparation à paraître sur le site du Forum. En mai prochain, nous poursuivrons notre lente balade en quête d’informations sur le passé de la « basse ville ». Itinéraire : d’où nous sommes, au lavoir.


Jacques Buchin


Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Commentaire sur “De l’Hospice à la Saillie

  • ROUWEZ Jean-Paul

    En attente très intéressée de la suite passionnante de cette balade historique. A quand la publication du secteur du welz auquel j’avais pu
    assister. Merci d’avance. Magnifique travail de monsieur Jacques Buchin et de l’ami Léon Fassiaux.
    Signé “le clochard” chimacien, carillonneur troisième du nom Rouwez Jean-Paul