L’émigration wallonne en Amérique du Nord et le cas spécifique des Wallons du Wisconsin


Compte rendu de la conférence donnée le 18 octobre 2017 par Samuel Losange


Thématique

Il existe aux États-Unis une petite zone du Wisconsin autour de Green Bay où l’on parle encore le wallon en raison d’une immigration assez importante au XIXᵉ siècle. À partir de 1850, 15 000 personnes provenant pour la plupart des alentours de Gembloux et de Wavre, émigrèrent vers le Nord de cet État américain, mais la mortalité fut importante à bord des bateaux. La première vague d’immigrants partis de Grez-Doiceau pour s’établir dans l’actuelle localité de Robinsonville-Champion.

La Péninsule de la Porte (Door Peninsula)

La Péninsule de la Porte (Door Peninsula)

Au début, des missionnaires

Avant le XIXe siècle la présence wallonne en Amérique du Nord se réduisait à quelques missionnaires :

  • Le Père Labuisset de Charleroi arrivé à Montréal en 1681.
  • Le Père Pierre-Herman Dosquet, liégeois, deviendra évêque de Québec en 1733.
  • Louis Hennepin, fransiscain récollet né à Ath en 1626 ; explorateur et écrivain, il contribua avec Robert Cavalier de la Salle à la découverte du Mississipi.

 

La migration économique classique (XIXe et XXe siècles)

En 1800-1850, la migration est quasi inexistante, à l’exception de la province du Luxembourg : le village de Belgium dans le Wisconsin, en 1856, 450 familles issues de la province du Luxembourg (principalement d’Arlon et Étalle).

Dès 1855 le mouvement migratoire commence en provenance du Brabant wallon et Namurois ;
on retrouve également des mercenaires dans le cadre de la guerre civile (1861-1865) ;
des verriers du pays de Charleroi (1884-1889) ;
des mineurs hennuyers (1900-1913) ;
et, bien sûr, des hommes d’affaires, des chercheurs, des professeurs ou des industriels.

Les pionniers du Namurois et Brabant Wallon

Pour bien comprendre l’ampleur du phénomène, avant 1900, la colonie wallonne de « la porte de la Péninsule (Door peninsula) » fut de loin la plus importantes des Etats-Unis :

  • 1850 sur 300 000 habitants, le Wisconsin compte 45 belges ;
  • 1860 sur 775 000 habitants, le Wisconsin compte 4647 belges (certains chiffres parlent de 7500, même jusqu’à 15 000).

Les premiers…

Ils sont 10 chefs de familles à quitter Anvers avec femmes et enfants, le 17 mai 1853, sur un trois-mâts appelé Quinnebaug. Ils viennent principalement de Grez Doiceau.

On peut voir ci-contre la maison des Petiniot à Robinsonville (Champion, Wisconsin) à la fin du XIXe siècle.

Les causes

Les causes économiques

  • Le morcellement excessif des terres : en 1846 par exemple, 84,5 % des exploitations agricoles belges avaient une superficie inférieure à 5 hectares et 66 % ne dépassaient pas 1 hectare ;
  • la stagnation technique et scientifique de l’agriculture ;
  • le cumul des activités agricoles et industrielles dans les campagnes ;
  • le maintien de cet univers par les autorités locales ;
  • L’épidémie de Mildiou qui avait gagné les cultures de pomme de terre, aliment de base en région rurale, dès la fin de l’été 1845 ; cette année-là, la production tomba pour l’ensemble de la Belgique de 850 000 à 111 000 tonnes, soit une chute de 87 %.
  • Hausse du coût des denrées alimentaires en période de crise, non compensée par une hausse des salaires ;
  • les épidémies de typhus et cholera.

 

Les manœuvres des armateurs et de leurs agents recruteurs :

Avec l’appui du gouvernement, les armateurs anversois cherchent à attirer les candidats émigrants dans leur ville ; Anvers devient le point de départ des Belges, mais aussi des Suisses et des Allemands. Le Havre et Dunkerque étaient le point de départ des Français, Rotterdam celui des Hollandais.

Affiches de la Red Star Line

Les raisons religieuses :

Longtemps passé sous silence, on sait aujourd’hui qu’un foyer protestant existait à Basse-Wavre dès 1842 où, dès 1846, des habitants de Grez-Doiceau se rendaient à l’office chaque dimanche ; un petit temple fut même inauguré à Biez en 1847. De l’autre côté de la frontière linguistique, à Weert-Saint-Georges, un noyau protestant vit le jour en 1847. Ce nouvel engouement ” hérétique ” fut aussitôt combattu violemment par l’Église catholique, à coup de sermons et de brochures dénigrants. La pression sur les protestants était devenue telle que les pasteurs se mirent à conseiller l’émigration à leurs ouailles, avec succès car, la Société évangélique belge considéra, après 1918 que la communauté protestante de cette région avait cessé d’exister.

Le voyage

Une escroquerie financière et un voyage pénible:

Le Consul de Belgique de Chicago dénonce les conditions d’installation, les mauvais traitements, mais aussi les extorsions auxquels les émigrants doivent faire face, tant pendant la traversée que lors du transfert de New-York à Chicago. Ils durent payer leur nourriture sur le navire et encore payer pour le transfert de New-York ou Chicago à Green-Bay, malgré les engagements pris par les armateurs.

Ce manque d’approvisionnement chronique et calculé des navires était aggravé par les aléas de la traversée en voilier, comme le mauvais temps ou l’absence de vent. La traversée pouvait durer jusqu’à huit semaines au lieu des quatre à cinq semaines annoncées.

L’exiguïté, la malnutrition et les intempéries lors de la traversée favorisent l’apparition de maladie : fièvres, typhus, dysenterie sont le lot des émigrants. Il n’est pas rare que des enfants décèdent avant de voir New-York. En 1856, une épidémie de dysenterie fit 60 morts (sur 200 passagers) sur le David Hoadley. Il fallut aussi déplorer un naufrage qui envoya par le fond tout son contingent d’émigrants.

Arrivés à New-York, les émigrants devaient, pour arriver à Green-Bay, parcourir plusieurs étapes longues et aléatoires. En train jusque Chicago ou Buffalo, ensuite de Chicago à Green-Bay par un vapeur sur le lac Michigan, ou de Buffalo, la traversée des grands lacs via Detroit (Érié, St-Clair, Huron, Michigan) jusqu’à Milwaukee. Le reste du voyage se faisant à pied ou en charrette quand on est attendu.

L’environnement initial

La péninsule de la porte que les colons découvrirent était couverte de forêts d’érables, de chênes, de cèdres, de hêtres, …, peuplées d’une faune sauvage abondante telle que ours, cerfs, élans, loups. La péninsule fut complètement défrichée au cours du XIXsiècle. La proximité du lac Michigan offre tout un assortiment de poissons d’eau douce. Le climat est rude pour les Belges, habitués aux hivers doux ; l’hiver commence avec les premières neiges et les gelées dès le début novembre, janvier et février stagnent entre -10°C et -20°C avec des pointes jusqu’à -28°C. La baie gèle (1 m de glace) et bloque complètement la navigation. Le dégel n’intervient que fin avril et la température croit rapidement jusqu’à atteindre une température qui ne descend pas sous les 30°C au mois de juillet. Octobre est tiède et pluvieux. La proximité du lac 57 757 km2 induit son lot de phénomènes climatiques : tornades et orages violents et, associé aux orages, la seiche, sorte de lame de fond qui peut hausser le niveau de l’eau du lac de plusieurs pieds.

L’installation

En 1853, les premiers Wallons choisirent d’acheter des terres dans un endroit vierge de toute habitation, à 16 km au nord-est de la mission du R.P. Daems, à l’endroit où se trouve actuellement Robinsonville ou ChampionBrown County. Par la suite, devant l’afflux massif d’émigrés, l’attribution des terres se fit de façon beaucoup plus standardisée, les candidats propriétaires se rendant directement au bureau du cadastre de Menasha (au sud de Green Bay) où un fonctionnaire leur attribuait le quarante, soit 40 acres ou 1/16e de square mile, moyennant le versement d’un montant de 60 $. Certains purent obtenir leur parcelle à crédit (jusqu’à quinze ans) ou n’honorèrent jamais leur dette.

Dès que leur propriété leur était attribuée commençait le défi de l’installation dans une contrée encore sauvage. Les denrées importées du vieux pays, pour la subsistance avant la première récolte, étaient souvent perdues en raison des avatars connu les bagages lors du voyage. La première cabane montée à la hâte à l’arrivée se révèle bien insuffisante face à la rigueur du climat et aux animaux sauvages.

Les colons ont pu compter sur l’aide des quelques tribus indiennes encore présentes sur la péninsule (Menominee et Potawatomi, apparentés aux Algonquins), qui se révèlent être des voisins ” honnêtes, parce qu’ils laissaient leurs fusils à la porte ” et ” qu’ils demandaient de la nourriture en montrant leur bouche du doigt. ” Les indigènes expliquent aux nouveaux arrivants les techniques pour survivre dans ces contrées inhospitalières.

Avant de pouvoir porter sa première récolte, le terrain nouvellement acquis doit être défriché et dessouché au maximum. Comme ils n’ont pas encore les moyens de réaliser les investissements leur permettant de s’implanter (bétail, chariots, chevaux, outils, …), certains se lancent dans la vente de produits de la forêt (comme les bardeaux de frêne et de pin, qu’ils doivent acheminer jusqu’à Green-Bay pour les vendre), d’autres trouvent des emplois dans les grandes villes voisines : Green-Bay, Milwaukee voire même Chicago, ou participent à l’implantation de la nouvelle ligne de chemin de fer de Green-Bay à Minneapolis.

Tous ces efforts finissent par porter leurs fruits, les terrains sont fertiles et les nouvelles exploitations se révèlent prospères.

Les fléaux

Malheureusement, cette prospérité amène son lot de problèmes. Par exemple, en 1856, l’afflux de massifs de pionniers cause une épidémie de choléra asiatique, que nos pionniers ont bien du mal à juguler avec leurs remèdes de grands-mères…

Durant la guerre civile, de 1861 à 1865, beaucoup d’émigrants sont enrôlés dont certains perdront la vie sur les champs de bataille. Il va sans dire que cette période est marquée par une forte régression économique dans la région. Les épouses et les enfants, aidés des hommes qui ont échappé à l’incorporation, tentent d’assurer la pérennité des exploitations.

En 1871 une sécheresse très importante affecte les deux rives de la baie verte. Un incendie violent détruit complètement la ville de Peshtigo, sur la rive ouest, au nord de Green-Bay, tuant 855 personnes soit 50% de la population. Peshtigo n’est pas la seule ville touchée : l’ensemble de la région subit des incendies catastrophiques ; Forestville, Rosiere, Brussels, Willamsonville (Champion) et même Chicago, 400 km de là, payent leur tribut à la sécheresse.

Zones touchée par l’incendie dite de Peshtigo

Aujourd’hui

L’étendue des propriétés et l’isolement relatifs des colons les poussent à se retrouver en organisant des kermesses où ils célèbrent les traditions du vieux pays. Le wallon “s’américanise” mais se maintient jusqu’à la fin du XXe siècle, encore parlé par les plus anciens ; on se retrouve encore au “salon” (saloon) où on joue au couyon en buvant de la bière.

La Danse de la Poussière, lors d’une kermesse à Rosiere, WI, en 1936.

Malheureusement, les traditions wallonnes reculent de plus en plus face au mode de vie anglo-saxon, au fur et à mesure que les anciens disparaissent, mais le souvenir de la contribution du vieux pays à la région est toujours vivace et célébré par les autorités locales.

« Là èwou-ce qu’on faît pèter l’ walon,
« Èwou-ce qu’on tchante sès vîyès tchansons ;
« C’èst l’payis, l’payis dès payis
« Èwou-ce qui l’linwe lôye mwins’ qui deûs mwins djondûwes ».

« Where resounds the Belgian (1) tongue,
« Where Belgian (1) hymns and songs are sung ;
« This is the land, the land of lands,
« Where vows bind less than clasped hands ».

Monument aux premiers Belges, à Champion (Robinsonville)


Compte rendu rédigé par Gérard Degrève, d’après les notes du conférencier.


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