Sept siècles avec les moines de l’abbaye de Liessies 1095-1791



Compte rendu de la conférence donnée le 16 novembre 2016 par Yves Briche


Aux origines de l’Abbaye

La Vita Hiltrudis, texte du XIe au XIIe siècle, fait remonter la création d’un monastère à Liessies vers le milieu du 8e siècle. Selon ce récit, vers 764, Wibert, comte de Poitou réfugié à la cour de Pépin le Bref, reçoit de ce dernier un vaste territoire entre la Thiérache et le Hainaut. La vieille chronique raconte qu’un jour, Wibert, à la poursuite d’un sanglier, découvre la beauté du site appelé Lescias et décide d’ériger dans ce vallon, sur les rives de l’Helpe, un monastère. Le lieu est idéal à tout point de vue pour une petite église, dédiée à saint Lambert, et un logis pour les moines. Lescias deviendra Laetia puis Laetitia.

La chapelle de sainte Hiltrude

La chapelle de sainte Hiltrude

La fille aînée de Wibert, Hiltrude, très pieuse, refuse le destin du mariage et vit en recluse dans un oratoire attenant au chœur de l’église. Elle serait décédée vers 787 et enterrée sous le porche de l’église de Liessies. Des faits miraculeux lui seront attribués autour de l’An Mil avec pour conséquence l’élévation des reliques, en 1004, lors d’une cérémonie solennelle célébrée par l’évêque de Cambrai, Herluin. De nos jours, Hiltrude est offiellement reconnue sainte.

Cependant bien des incertitudes subsistent. Quel crédit faut-il accorder à la Vita Hiltrudis ? Faut-il plutôt admettre que les seigneurs d’Avesnes, Thierry et Ade en sont les fondateurs, en 1095, ou dans une moindre mesure les restaurateurs ? Les historiens semblent actuellement d’accord pour retenir la date de 1095, comme celle de la fondation bénédictine de Liessies par Thierry et Ade, soit sept siècles d’existence (1095-1791).
Il faut souligner d’emblée le rôle important des épouses des seigneurs dans les fondations d’abbaye : elles apaisent les maris dans leurs intentions belliqueuses et participent souvent à l’embellissement des choses et des lieux.

Quelques abbés remarquables

Wedric (1124-1147), 3e abbé de Liessies.

Pieux, très charitable, il mena une vie exemplaire et anima l’école de calligraphie où sont formés de nombreux scribes. L’un d’entre eux copia un bel évangéliaire dont deux feuillets sont conservés dans le musée de la société historique d’Avesnes.

Durant presque deux siècles, l’abbaye va vivre une période tourmentée. N’oublions pas que le Hainaut est une terre d’invasion, ce qui ne favorise pas le respect de la règle : au cours de cette époque, certains religieux furent quelque peu débridés (14e et 15e s.) C’est surtout dans les prieurés que les choses se dégradent. Notamment au prieuré de Sart les Moines, à Gosselies. Mais de façon générale entre 1300 et 1500, c’est le relâchement. Les préoccupations matérielles l’emportent sur l’idéal monastique.

Il est temps de restaurer la discipline. Ce sera l’œuvre de Louis de Blois…. Sur un autre plan, la terre de Liessies est une unité féodale dont l’Abbé est le seigneur, maître du sol et de ses habitants. Il possède le droit de haute, moyenne et basse justice. Une particularité pénale est à signaler : les pèlerinages expiatoires et judiciaires. Certains étaient parfois très longs à effectuer.

Louis de Blois (1530 à 1566)

Cet abbé exceptionnel, véritable artisan du relèvement spirituel et fnancier, est issu d’une illustre famille. Il est né en 1506 à Donstiennes et fgure parmi les jeunes pages au service du futur Charles Quint, à Malines. Après son noviciat à Liessies, il part pour des études à Gand et à Louvain. Il nourrit une longue amitié avec Charles Quint qui le consulte fréquemment. À 24 ans, il devient le 34e abbé de Liessies. Il entretient de bonnes relations avec Beaumont, Lobbes, Maubeuge, Hautmont et la princesse de Chimay, qui fait parvenir régulièrement à Liessies les produits de ses chasses. Il rétablit la discipline et l’austérité, ce qui effraie les moines qui proftent du conflit entre Françoise Ier et Charles Quint en 1437. En effet, Louis de Blois se retire au refuge d’Ath avec seulement trois religieux. Les autres se dispersent un peu partout.

Mais c’est à Ath qu’il jette les bases de la restauration religieuse de la communauté. Il revient à la règle de saint Benoît, mais avec des adoucissements, ce qui a pour effet de faire revenir à Liessies tous les religieux qui s’étaient égaillés. Louis de Blois a des relations importantes avec les Jésuites et l’Empereur ; il est un personnage très influent. En outre, il écrit des traités spirituels mais réalise aussi la restauration matérielle de Liessies. C’est l’abbé emblématique de Liessies. Avant de passer à Antoine de Winghe, le conférencier nous montre une vue d’ensemble de l’abbaye avec l’église, les bâtiments conventuels, le château médiéval servant de refuge.

Louis de Blois est l’abbé de Liessies le plus connu. Ses écrits et sa réforme font la réputation de l’abbaye Saint-Lambert.

Louis de Blois est l’abbé de Liessies le plus connu. Ses écrits et sa réforme font la réputation de l’abbaye Saint-Lambert.

Abbaye de Liessies vers 1598

Abbaye de Liessies vers 1598

Antoine de Winghe (1610-1637)

Ce fut un mécène exceptionnel, un véritable bienfaiteur pour les autres institutions religieuses surtout celles des Jésuites. Il y eut beaucoup de témoignages d’admiration. C’était une maison sainte d’étude où on pratiquait sans cesse la charité, sous la houlette d’un abbé d’une extraordinaire modestie. D’après Miraeus, aucune abbaye ne surpassait Liessies en excellence.

Possessions et revenus

C’est une abbaye très riche en bois, vignobles, terres, pêcheries etc. Elle possédait plus de cinquantes paroisses dans le Hainaut, le Brabant, le Pays de Liège et celui de Laon avec les revenus qui en dérivent (les autels). Outre la « Maison mère » à Liessies, l’abbaye possédait d’autres demeures à Gosselies (Sart les Moines), Mons, Ath et Dompierre.

  • Le prieuré de Sart les Moines où subsiste une église devenue propriété privée. Outre ce bâtiment, l’abbaye possédait des bois, des fermes, des terres un peu partout dans la région de Charleroi – Gosselies.
  • Le refuge de Mons, avec sa façade, rue de la Peine Perdue. C’était un véritable hôtel-résidence (il y avait 22 refuges pour ordres religieux à Mons). La communauté s’y retirait parfois des semaines, des mois, voire des années. En dehors des temps de guerre, c’était un lieu de résidence lors des procès à Mons. C’était aussi une étape sur la route d’Ath, de Gosselies, de Bruxelles, etc. On est loin, à Mons, de l’ambiance feutrée du cloître de Liessies. Les « réfugiés » sont au cœur de la ville avec toute l’agitation que cela suppose.
  • Il y avait aussi le très important refuge d’Ath, très luxueux, où Louis XIV et Madame de Maintenon séjournèrent.
  • Il faut aussi citer le prieuré de Dompierre/sur/Helpe avec deux églises collées l’une à l’autre (église des moines et église paroissiale).

Le rattachement de Liessies à la France, en 1659 (Traité des Pyrénées), ne suscita
aucun enthousiasme, tellement les habitants du Hainaut étaient profondément attachés
aux « Pays bas espagnols ».

Lambert Bouillon ( 1678-1708)

Fin 17e siècle, l’abbatiat de Lambert Bouillon sera marqué par le faste et la dépense. L’abbé mène une politique de grands travaux de constructions et d’embellissements mais est aussi très contesté de son vivant pour l’affaiblissement de la discipline et son comportement personnel, peu compatible avec la fonction d’un abbé (il laisse entrer et séjourner dans l’abbaye un tas de monde, dont femmes et enfants !)

abbaye de Liessies au 18e siècle

Gravure Renaissance qui nous montre l’abbaye au 18e siècle avec église, bâtiments conventuels, les jardins, la grange dîmière, la remise aux carrosses (ces deux bâtiments existent toujours).

Agapite Dambrinne (1708-1740)

Avec ce nouvel abbé, l’abbaye retrouve le calme et la sérénité. Il fait preuve de sagesse et de discernement. C’est lui qui va reconstruire la Motte, en 1716. Il apprécie tant la beauté et la quiétude du lieu qu’il s’y retire fréquemment. C’est le quartier abbatial. On peut encore observer au-dessus de la porte du restaurant de la Motte, une pierre avec l’inscription « Candore et Virtute ».

L’abbé Augustin Fourdin (1740-1755)

Il entretiendra des relations étroites avec la Maison de Mérode et beaucoup d’éloges salueront son œuvre à Liessies.

Marc Verdier (1776-1791)

Le dernier abbé sera Marc Verdier. Il sera témoin des dernières années de l’abbaye, période révolutionnaire comprise.

La fin de l’abbaye

Quinze jours après la prise de la Bastille, les premiers désordres apparaissent à Liessies sous forme d’assauts de paysans (29 et 30 juillet 1789). Puis les députés votent la suppression des privilèges des abbayes. En 1790, les vœux monastiques sont interdits et la vente générale des biens monastiques est autorisée par décret. Les religieux sont priés d’intégrer des maisons de retraite. On pratique les inventaires des biens de l’abbaye et tout suit son cours avec diverses péripéties : les premières adjudications, en 1791, alors que les moines sont encore présents, la fn le 25 juin 1791 de la présence bénédictine à l’abbaye, la liquidation des biens de l’abbaye entre juin et novembre 1791, les dilapidations diverses. Tout est complètement liquidé en 1792.

Aux lendemains de la révolution, les bâtiments sont cédés à un certain Jouniaux en vue de leur démolition. Puis François Dahier rachète les bâtiments subsistants en 1810.
En 1834, Charles l’Homme procède à un nouveau rachat et rase tout entièrement. De ce qui subsistait et avait résisté au temps et à la furie humaine, il ne resta plus rien.

Un dernier mot sur les anciens Bénédictins. 28 émigrent un peu partout, notamment en Belgique (Ath, etc.), deux sont martyrs de leur foi et trois abandonnent l’état religieux.


Résumé rédigé par Léon Fassiaux


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