Promenade à Chimay du 10e s. au 21e s. (3e partie) : La Place Froissart et ses surprises


 

Compte rendu de la conférence donnée le 18 mai 2016 par Jacques Buchin


A. Mise en situation

Avant de reprendre la promenade interrompue, rappelons notre point de station en le précisant sur l’excellent plan de J. de Deventer (1560-1566). Nous nous trouvons juste au débouché de la porte d’Ostrevan, faisant face à l’ouest. ([Fig. 1]). Devant nous, un grand espace rectangulaire libre d’occupation. À droite (nord), la déclivité de terrain qui borde les fossés et murailles de la ville ; à gauche (sud), une imposante rangée de maisons collées les unes aux autres. C’est le « Faubourg », appellation à prendre en son sens littéral : extension de demeures bourgeoises hors les murs. Il conservera son nom jusqu’au 19e siècle, quand maître Froissart y sera statufié.

Fig. 1 Plan de Chimay par J. de Deventer (1560-1566) – Détail

Cette vaste esplanade séculaire suggère instinctivement la possibilité d’un emploi public à des fins festives, commerciales ou miliciennes. Remarquons au passage que l’Ancien Régime associe étroitement les trois notions. Tout ceci nous amène à évoquer les ducasses, les marchés et les foires. Peut-être aussi les exercices de tir à l’arc et arbalète des deux confréries locales, naissantes et pas encore assez bien dotées pour profter d’un « jardin » à la mesure de leur spécificité.

On sait que les métiers de drapiers et faiseurs de textiles se pratiquent à Chimay dès le 12e siècle et y sont florissants au 13e. Le croissant pouvoir des “bourgeois” n’est pas étranger à leur richesse. En avril 1258, ces derniers se font octroyer une charte leur attribuant plus de poids dans la procédure annuelle de nomination des échevins. Pour les édiles du magistrat communal débute alors la progressive sortie de la stricte tutelle seigneuriale. Entre autres initiatives laissées à leurs soins, on trouve celle des marchés.

B. Les marchés à la renaissance

Les marchés se tiennent en principe toutes les semaines à l’intérieur de la ville close. Les marchands locaux y présentent leurs produits sans payer de taxe mais il leur est par contre interdit de les vendre hors des limites de la seigneurie. À l’inverse, les éventuels commerçants « forains » (étrangers) doivent s’acquitter d’une redevance. Le montant de celle-ci est souvent assez élevé pour les décourager. Plus simplement dit, les marchés fonctionnent sous un régime de rigoureux protectionnisme. À Chimay, ils se tiennent sur le « marchié » ou « place du marchié » soit la surface de nos jours appelée « grand place ». C’est le Magistrat communal qui en assure l’organisation et le bon ordre.

C. Les foires sous l’Ancien Régime

À l’opposé des marchés qui relèvent du seul Magistrat communal, les foires sont « octroyées » en nombre et calendrier par le souverain territorial et placées sous juridiction du seigneur local. Outre les foires ordinaires qui sont de grands marchés sans privilèges particuliers, accessibles aux commerçants de la seigneurie comme aux marchands étrangers, les foires franches jouissent d’exemptions de droits divers bénéficiant tant aux marchands locaux que forains. Pour Chimay, on ne sait rien avant 1517, date à laquelle Charles Quint autorise une foire franche annuelle. Les foires sans franchises sont évidemment moins courues. C’est pourquoi celles tenues à Chimay aux 17e et début 18e siècles sont abandonnées dès 1736. Il faut attendre 1763 pour que deux foires franches d’une durée de huit jours soient accordées.

D. Conditions requises pour qu’une foire soit « franche »

Ces impératifs varient selon le pouvoir en place, les lieux et les époques. On peut toutefois relever des « presque constantes » parmi lesquelles l’exemption de « droit d’étal », la faculté de négocier en monnaies diverses et la libre concurrence avec les marchands du cru, quels que soient les produits mis en vente. En revanche, les négociants forains sont tenus à se nourrir et loger dans la ville. Ils restent sous son pouvoir juridique durant toute la foire.

E. Le droit « d’estalpage » des vins

Fig. 2 Les grands courants du commerce ouest-européen du 14e au 18e siècle

Toujours dans le domaine commercial, il convient de rappeler que Chimay est à l’époque une ville « étape des vins ». Ce privilège remonte au 13e siècle. Il consiste en l’accueil des « marchands volant y faire estaple ». Les conditions de ces hébergements peuvent varier. On peut cependant les résumer en ceci qu’elles permettent aux habitants de choisir et d’acheter des vins à prix raisonnables. On notera que la préférence encore très marquée des chimaciens pour les vins de Bourgogne, jusqu’au 20e siècle, trouve son origine en cette disposition ancestrale. Il faut savoir
en effet que les produits vinicoles du Bordelais transitent alors tous par l’Angleterre.

La [Fig. 2] décrit aussi les grands courants du commerce ouest-européen du 14e au 18e siècle. On sait que les drapiers de Chimay fréquentaient assidûment les grandes foires de Champagne dès le 13e siècle.

F. Localisation des activités marchandes « extra-muros »

Si la Grand Place sufit aux marchés, la surface nécessaire au déploiement des foires est beaucoup plus considérable. Etant des organisations d’intérêt général, ces dernières doivent impérativement occuper des espaces publics. Ce sont les « waréchais », soit diverses propriétés communales telles que terrains vagues, chemins ou prés que le Magistrat réserve à l’usage de la communauté sous certaines conditions. On trouve ces « aisements » au sud de Chimay. Avant l’aménagement du Grand Welz vers 1580 et l’apparition du chemin de fer au milieu du 19e siècle, toute la superfcie comprise entre les actuelles rue de l’Athénée, rue de Noailles, rue des Sartiaux et rue de la Soque, aux exceptions près du cimetière jusque en 1874 et du jardin des Sartiaux entre 1590 et 1640, constituait l’ensemble de ces terres à usage communautaire. Si l’on y ajoute l’actuelle Place Froissart, on obtient la totalité des endroits où les foires ont pu se dérouler du 13e au 19e siècle. [Fig. 3].

Fig. 3 Les endroits où les foires ont pu se dérouler du 13e au 19e siècle

G. Retour « en Ostrevan » et à sa mouvante toponymie

Fig. 4 Jardin de Conflans Sainte Honorine ou « Piquerie »

À l’extrémité ouest de cette grande place publique, plus tard appelée « Faulxbourg », puis « Quartier de la Porte de France ou « de la Grande Porte » et enfin Place du Faubourg et Place Froissart, se distingue de nos jours un triangle herbeux appelé « Jardin de Conflans Sainte Honorine ». Avant le 19e siècle, on ignorait l’origine et les avatars de cette surface cependant appelée « Piquerie »,
dénomination dont aucun chimacien ne connaissait plus le sens [Fig. 4]. « Piquerie » est un terme local disparu désignant un espace réservé au débourrage des chevaux ; on les y « pique » si besoin est. Autre façon de dire « éperonner ». D’où l’expression « piquer des deux ».

H. À la recherche de la « Piquerie »

Fig. 5

À défaut d’une tradition orale défnissant encore la signifcation de ce lieu-dit, il convient de consulter les anciens plans de la ville dans l’espoir d’y trouver l’éventuelle mention clarifée ou au moins sa trace schématique. L’examen du plan de J. de Deventer des années 1560-1566 révèle déjà un appendice dont la forme évoque l’objet de notre recherche.

Fig. 6 Le plan de J. de Deventer révèle un appendice dont la forme évoque la Piquerie

Le plan de J. de Deventer révèle un appendice dont la forme évoque la Piquerie Les commentaires associés à la [Fig. 6] défnissent en quoi on pourrait y voir la partie extrême est d’une propriété étrangère à tout « aisement ». L’excellent travail du cartographe hollandais servira de modèle, hélas mal respecté, à une longue série de productions commerciales sans originalité, entre 1581 et … 1666. Ni les vues, ni les courts textes historiques plus qu’explicatifs accompagnant ces plans ne nous renseignent sur ce que nous cherchons. Par contre, on y trouve à tous coups la mention admirative des « Jardins du Prince », sans pour autant que soit précisées leurs forme et situation. Comme aucune piste ne nous conduit à quelque information suffisante sur la « Piquerie », suivons celle des « Jardins », peut-être plus prometteuse…[Fig. 5].

I. En quête des jardins idylliques de Chimay…

Fig. 7 Charles Quint

Fig. 8 Juan Calvete de Estrella

Ce ne sont pas des images mais bien des faits et des textes qui nous permettent d’amorcer l’enquête. En 1549, Charles Quint [Fig. 7] rend une longue visite à ses propriétés du nord de l’empire. Il est accompagné de son fls, futur Philippe II et d’une suite considérable dont fait partie son « Grand Panetier » Juan Calvete de Estrella. [Fig. 8]. Après son passage à Chimay, ce dernier écrit quelques mots dans son journal de voyage. Plus élogieux que pour la ville qu’il qualife de « misérable », le chroniqueur se répand en louanges pour le jardin proche du château. Il le situe « de l’autre côté d’un petit cours d’eau qui passe au pied de la maison ». La rivière ne peut être que l’Eau Blanche et le susdit jardin ne peut trouver sa place que dans le parc princier alors déjà existant [Fig. 9].

Fig. 9 « …de l’autre côté d’un petit cours d’eau qui passe au pied de la maison. »

Dix ans plus tard, l’archiduc Ferdinand d’Autriche [Fig. 10] adresse une lettre au prince de Chimay Philippe III de Croÿ [Fig. 11], pour le prier de lui faire parvenir « aulcunes bonnes entes ou greffes » de différentes variétés d’arbres fruitiers.

Fig.10 Ferdinand d’Autriche

Fig.11 Philippe III de Croÿ

Fig.12 Charles de l’Écluse

En 1574, alors que Charles III de Croÿ, fls du susdit Philippe, n’a encore que quatorze ans, il adresse à Charles de l’Écluse [Fig. 12], superintendant des jardins de l’empereur Maximilien II, une demande respectueuse d’envoi de plantes étrangères à notre région…Ces témoignages successifs montrent assez combien les Croÿ-Chimay du 16e siècle sont attachés à tout ce qui touche à l’horticulture, qu’elle soit fruitière, florale ou potagère….Il semble bien que nous soyons en bonne voie pour en découvrir beaucoup plus lors de l’exposé d’octobre prochain…


Jacques Buchin.


 

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