Bicentenaire du Congrès de Vienne. Une Belgique hollandaise (1815-1830) dans une Europe redessinée



Compte rendu de la conférence donnée le 18 novembre 2015 par Bernard Roucloux


Introduction

Juin 1815 : l’Acte final du Congrès de Vienne, la plus grande réunion diplomatique de tous les temps, est signé. Il fait suite à environ 25 années de guerre en Europe et à la défaite de Napoléon à Waterloo. C’est la victoire de la coalition des puissances monarchiques (Autriche, Prusse, Russie, Angleterre). L’Angleterre, puissance industrielle et maritime, devient le centre de la diplomatie mondiale. La France, qui aspire à la paix, est ramenée à ses frontières de 1792. Un territoire « tampon » est constitué par le Congrès : le Royaume des Pays-Bas, sous la souveraineté du Prince Guillaume Ier d’Orange-Nassau, regroupant les anciennes Provinces-Unies des Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg. Une situation qui va se maintenir pendant 15 ans (1815-1830). Sous la protection de l’Angleterre, la nouvelle nation est riche de son commerce, de ses infrastructures portuaires, de ses établissements financiers et de sa florissante industrie sidérurgique et minière. Mais le nouvel Etat est aussi fragile par les différences de deux nations (représentativité, finances, mœurs, religion), ce qui conduira la Belgique à accéder à son indépendance en 1830.

Le Congrès de Vienne a donné à l’Europe un siècle sans guerre générale. C’est aussi le début de la fin d’une ère où les relations internationales étaient essentiellement continentales et européennes.

Géopolitique de l’Europe en 1815

  • Le monde de 1815 est un monde fermé, essentiellement européen et continental. Les préoccupations majeures des responsables du Congrès sont la méfiance envers la Russie (Pologne), la crainte de la Prusse (Saxe), la prudence face à la domination maritime de l’Angleterre, la suspicion à l’égard de l’Autriche (Italie) et la précaution à l’égard de la France vaincue.
  • Les principaux acteurs – les hommes clés du Congrès
    • L’Angleterre, acteur incontournable par sa puissance coloniale, maritime, industrielle, militaire et diplomatique (« Rule Britannia ! »). L’empire anglais possède une force diplomatique dominante : rien ne se fait sans sa permission. La délégation anglaise est conduite par le Vicomte Castlereagh, secrétaire au Foreign Office.
    • L’Autriche, un géant aux pieds d’argile formé de plusieurs Etats historiques et de diverses nationalités. C’est un empire en déclin (défaites militaires successives) qui rêve de restaurer son leadership dans le monde germanique. Son représentant est le Prince Metternich, ministre des Affaires étrangères. Il est le président du Congrès. Ses objectifs : établir la Paix en Europe et restaurer l’image de l’empire des Habsbourg.
    • La Russie, puissance secondaire mais qui désire s’affirmer en créant un grand empire slave (vision sur la Pologne). Le Tsar Alexandre est un homme vaniteux, peu crédible auprès des autres dirigeants. Il dirige la délégation diplomatique russe avec l’aide de Charles Robert de Nesselrode, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères.
    • La Prusse, constituée d’une multitude d’Etats dispersés de la Vistule au Rhin sans cohésion réelle, vise la création d’une Confédération germanique par l’édification d’un système militaire et administratif. C’est le prince Karl August Von Hardenberg, ministre du roi de Prusse Frédéric III, qui dirige les négociations.
    • La France dominait toute l’Europe occidentale au début du 19e siècle (conquêtes de Napoléon et intimidation militaire, création de royaumes satellites) au grand dam de l’Angleterre qui lui déclara une guerre permanente. Pour Londres, la protection des embouchures du Rhin et de l’Escaut contre la France était déterminante. Le blocus continental mis en place par Napoléon a échoué. Aucun compromis ne fut signé avec l’Angleterre. Charles Maurice de Talleyrand dirigeait la diplomatie française. Négociateur exceptionnel ayant traversé en 25 ans tous les régimes politiques français, il parvint finalement contre toute attente à réintégrer la France parmi les grandes puissances, malgré son statut de pays vaincu. Du grand art !

Congrès de Vienne : rétablir un équilibre européen

Rédigé en français, l’Acte final du Congrès (signé le 9 juin 1815) reposait sur une idée centrale : préserver l’équilibre européen. Il traduisait une aspiration à la Paix : contrer le retour de Napoléon, équilibrer les forces en présence et redessiner la carte de l’Europe. Soit statuer sur la place de la France dans une Europe redéfinie ou redécoupée : une France ramenée à ses anciennes frontières (celles de 1792) avec un gouvernement pacifique. Le pays pouvait rester une puissance…, mais entourée de voisins vigilants. Soit affranchir l’Europe de toute menace française. Le tout conçu dans une perspective d’intérêt général européen s’appuyant sur les principes de l’époque : la légitimité, les dynasties et la conservation de l’ordre.

Le contenu de l’Acte final est résolument moderne : création d’un système européen, droit au respect pour le vaincu et à être entendu, liberté de circulation sur les grands fleuves, le droit des étrangers, etc.

Pourquoi Vienne ? La capitale des Habsbourg souhaite rehausser son prestige en devenant le lieu d’une véritable manifestation pour la paix. En outre, c’est la plus grande ville d’Europe centrale (250 000 habitants) disposant d’une infrastructure routière performante, de nombreux palais et hôtels particuliers et des salles de spectacles. Au Congrès, près de 100 000 étrangers étaient présents, issus des 300 délégations officielles.

Un autre objectif du Congrès était d’éviter tout enlisement lors des négociations. Mais celles-ci ne furent pas de tout repos malgré une collégialité voulue. Les grandes puissances victorieuses de Napoléon estimaient avoir droit à une primauté sur tout autre partenaire. La conception de l’équilibre était variable selon les participants.

D’une part, l’Angleterre disait n’avoir aucune visée sur le continent mais privilégiait le commerce et l’économie en favorisant les exportations et en sécurisant les débouchés continentaux. D’autre part, la Russie, la Prusse et l’Autriche insistaient sur les concepts populations, frontières et forces armées, soit les fondements de la puissance à leurs yeux. Deux démarches totalement opposées.

Le système du Congrès de Vienne dura près d’un siècle malgré des conflits partiels, souvent limités à deux belligérants.

Une Europe redessinée

Après Waterloo, c’est une Europe déstabilisée qui sera reconstruite par les quatre grandes puissances de l’époque (Angleterre, Autriche, Prusse et Russie) à travers le Congrès de Vienne. Toutefois, il y a un antécédent : Dès la défaite de Napoléon à Leipzig en 1813, les coalisés se consultent et signent un traité : le Traité de Paris du 30 mai 1814. En fait, les dispositions du Congrès de Vienne font suite à ce traité. Art 1 du Traité de Paris (30 mai 1814) : « Les hautes parties contractantes apporteront tous leurs soins à maintenir (…) entre tous les états de l’Europe, la bonne harmonie et l’intelligence si nécessaire à son repos ». Ainsi, les signataires avaient déjà accepté les résolutions de la réorganisation de l’Europe au mois de mai 1814, à Paris. En outre, ils invitaient toutes les puissances engagées dans la présente guerre d’envoyer des plénipotentiaires à Vienne « pour régler, dans un Congrès général, les arrangements qui doivent compléter les dispositions du présent traité » (Art 32). Le retour inattendu de Napoléon et la bataille qui allait se dérouler à Waterloo précipitèrent la signature de l’Acte du Congrès de Vienne.

Conséquences du Congrès de Vienne :

  • Des modifications de périmètre :
    • Prusse s’agrandit en recevant une grande partie du Duché de Varsovie, la Pomeranie suédoise, la moitié de la Saxe et une grande partie de la Rhénanie. → Cet accroissement géographique fait de la Prusse une puissance européenne.
    • Russie : mainmise sur la Finlande + tutelle sur la Pologne + conquête de la Bessarabie enlevée à l’Empire Ottoman.
    • Autriche : Acquisition du Tyrol + Lombardie et Vénétie + Dalmatie → Vocation méditerranéenne de l’empire
    • Angleterre : Aucune revendication territoriale sur le continent, mais obtention de certaines îles dans le Nord de l’Europe, Malte et les îles Ioniennes.
    • Suède : acquisition de la Norvège.
    • Danemark : acquisition du Duché de Holstein
    • France : retour aux frontières de 1792
  • Des mesures de protection : Création de deux Etats tampons : (1) Royaume des Pays-Bas ; (2) Royaume de Piémont/Sardaigne élargi à la Savoie, Nice et la région de Gênes.
  • Des inquiétudes : (1) L’Italie et l’Allemagne restent des pays morcelés (Confédération germanique en préparation ; Italie souhaite une unité du pays) ; (2) Déception des polonais, des Belges et des Norvégiens soumis à des régimes étrangers : (3) Dans les Balkans, l’Empire Ottoman est affaibli à la suite de tensions issues de peuples souhaitant leur indépendance (Serbes, Bulgares, Roumains, Grecs).

Création d’un État tampon : le Royaume des Pays-Bas

Pour créer une barrière aux ambitions françaises éventuelles, l’option retenue par le Congrès (sur base d’un projet anglais antérieur) fut la cession de la Belgique et du Luxembourg aux Pays-Bas. Guillaume d’Orange-Nassau avait déjà été installé par les Anglais en mars 1814. Les Alliés avalisèrent sans trop de problèmes cette option favorable à l’Angleterre. Différents traités (Traité de Paris, Protocole de Vienne, Protocole de Londres et Congrès de Vienne) fixèrent les choses : la Belgique n’est qu’un accroissement de territoire pour la Hollande sous la souveraineté de la maison d’Orange.

L’Autriche a appuyé ce projet dès le départ pour plusieurs raisons : les coûts trop élevés engendrés par sa possession de la Belgique, son éloignement de Vienne et la préférence des Habsbourg pour une mainmise sur l’Italie. De même, le Roi Louis XVIII et son ministre Talleyrand ont joué cette carte anglaise du rattachement de la Belgique au futur royaume des Pays-Bas. Dès ce moment, le nouvel Etat fut considéré comme faisant partie de la zone d’influence anglaise.

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Superficie du nouveau Royaume des Pays-Bas

L’Acte final du Congrès de Vienne du 9 juin 1815 contenait une annexe qui se référait à une autre convention signée entre les Pays-Bas et les quatre puissances. C’est le Traité de Vienne du 31 mai 1815. Ce Traité entérinait la création et les contours du royaume des Pays-Bas, ainsi que la souveraineté personnelle du prince d’Orange sur le Luxembourg.
Les possessions du nouveau roi sont ainsi confirmées : les anciens Pays-Bas autrichiens, la Principauté de Liège, une partie de la Gueldre prussienne (rive gauche de la Meuse) et, enfin, le duché de Luxembourg en « union personnelle ».

Mais la défaite de Waterloo a eu une conséquence sur les limites frontières du nouveau royaume des Pays-Bas. Si le Traité de Paris du 30 mai 1814 indique dans son Art 2 que « le royaume de France conserve l’intégrité de ses limites, telles qu’elles existaient à l’époque du 1er janvier 1792 », la France obtient, malgré tout, une augmentation de territoire. Art 5 du Traité de Paris : « Du côté de la Belgique (…) l’ancienne frontière, ainsi qu’elle existait le 1er janvier 1792, sera rétablie (…), avec les rectifications suivantes : (a) Dans le département de Jemmapes, les cantons de Dour, Merbes-le-Château, Beaumont et Chimay, resteront à la France (…) ; (b) Dans le département de Sambre-et-Meuse, les cantons de Valcour, Florennes, Beauraing et Gédinne, appartiendront à la France (…) ».

Après le désastre de Waterloo, un nouveau traité redessine la frontière sud du royaume. Le Traité de Paris du 20 novembre 1815 indique que « les frontières de la France seront telles qu’elles étaient en 1790 (…). Sur les frontières du nord, la ligne de démarcation restera telle que le Traité de Paris l’avait fixée, jusque vis-à-vis de Quiévrain ; de là elle suivra les anciennes limites des provinces Belgique, du ci-devant évêché de Liège et du duché de Bouillon, telles qu’elles étaient en 1790, en laissant les territoires enclavés de Philippeville et Mariembourg, avec les places de ce nom, ainsi que tout le duché de Bouillon, hors des frontières de la France (…) » (Art 1). Les cantons de Beaumont et de Chimay sortirent également du giron de la France. Le roi Guillaume Ier prit un arrêté du 14 janvier 1816 qui a réuni au Hainaut les communes de Boussu-lez-Walcourt, Renlies, Vergnies, Barbençon et Erpion, jusqu’alors françaises depuis plus d’un siècle.

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Le Congrès de Vienne a ainsi constitué le royaume des Pays-Bas, composé de 17 provinces. Les articles 65 à 73 de l’Acte final sont consacrés au nouveau royaume des Pays-Bas, couvrant une superficie de 65 000 km2 et regroupant environ 5 millions d’habitants (dont 3 millions pour les provinces belges). Le nouvel État est un pays riche : importantes infrastructures portuaires, puissants établissements financiers, expertise dans le négoce, florissante industrie sidérurgique et minière.

Carte du royaume des Pays-Bas

Carte du royaume des Pays-Bas

À propos du canton de Chimay

  • Avant le Traité de Paris de nov. 1815 (notre région encore attachée à la France), envoi de délégations de la ville et du canton de Chimay à la Haye et à Bruxelles (octobre 1815) pour exprimer le désir populaire d’être réuni au royaume des Pays-Bas.
  • 19 décembre 1815 : officialisation du rattachement au Royaume des Pays-Bas.
  • 02 avril 1816 : Visite du Roi Guillaume Ier à Chimay (déjeuner au château).
  • Loyauté de la ville de Chimay à Guillaume Ier, compréhensible car son bourgmestre est François Joseph de Riquet, comte de Caraman (nommé en 1824) et chambellan du Roi. Le 21 septembre 1824, Guillaume Ier relevait pour François Joseph le titre de Prince. Depuis la Révolution française, François Joseph, émigré en Hollande, bénéficiait de la confiance du Roi. Son fils, le futur Grand Prince occupera également des fonctions diplomatiques au service du Roi Guillaume Ier.

Le régime hollandais dura 15 ans jusqu’à la révolution de 1830.

Chances de survie du Royaume des Pays-Bas

  • La fondation du nouvel Etat était le résultat d’un arrangement diplomatique entre les grandes puissances. Aucun des deux peuples n’avait été consulté. Seul, Guillaume avait été informé et progressivement « installé ».
  • Toutes les éventualités étaient envisagées sauf une Belgique indépendante. L’idéal aurait pu être une fédération des deux pays.
  • Point de rupture : la différence des religions, des moeurs et des cultures.
  • Pourtant l’union semblait très complémentaire : le nord commercial (puissance coloniale et maritime) et le sud industrialisé et agricole. Cette juxtaposition a fonctionné pendant plusieurs années. Guillaume Ier a développé l’industrie et le commerce en encourageant aussi l’éducation (création des universités de Liège et de Gand, des athénées, des musées et bibliothèques), les sciences et les arts. Il a tout réorganisé pour faciliter la complémentarité : monnaies, voies de communication, marine marchande, ports, sociétés pour développer l’industrie mécanique (Société Générale par ex), etc. Peu avant 1830, la Wallonie était devenue la 2e région la plus industrialisée du monde ! Le Hainaut connut une prospérité sans précédent.

Alors, pourquoi l’échec ? La faute au Roi Guillaume Ier ?

Beaucoup d’historiens estiment que le Roi Guillaume fut trop « hollandais », trop calviniste, despotique et peu soucieux de l’égalité, de la justice et de l’union entre les deux parties de son royaume. De nombreux reproches lui furent adressés concernant les réformes entreprises en matière de justice, d’emploi des langues, de répartition de l’énorme dette « hollandaise ». La « Loi fondamentale » était appliquée de façon défavorable pour la Belgique.

Portrait du Roi Guillaume Ier par J. Paelinck – www.rijksmuseum.nl

Portrait du Roi Guillaume Ier par J. Paelinck – www.rijksmuseum.nl

La mésentente résidait dans le fait que le royaume des Pays-Bas n’avait été que la continuation des Provinces Unies, la « Belgique », n’étant considérée que comme un accroissement de territoire. Une longue tradition hollandaise visait à maintenir la Belgique dans une condition inférieure.

En guise de conclusions

  • Le Congrès de Vienne a mis en place un état de paix générale.
  • Le droit international a évolué (par ex : respect du vaincu).
  • Une nouvelle géographie politique de l’Europe est née avec une superpuissance : l’Angleterre contrôlant le commerce mondial.
  •  Le royaume des Pays-Bas fut une création artificielle. Pourtant, le binôme était parfait sur le papier … mais Guillaume Ier n’a jamais été un vrai souverain.
  • La victoire de Napoléon à Waterloo aurait vraisemblablement établi l’annexion de la Belgique par la France. Ce qui aurait changé l’image de notre pays et de l’Europe.
  • Après 1815, l’Europe conservera la prééminence militaire et surtout économique dans le monde car elle détenait les richesses territoriales et matérielles (colonisation).
  •  Les 19e et 20e siècles ont été empoisonnés par la problématique des frontières.

La question qui se pose au 21e siècle est de savoir si la puissance d’un pays se mesure à son pouvoir de conquête ou à sa capacité d’ouverture au monde sur le plan économique.


Résumé rédigé par Bernard Roucloux


 

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